Yémen : Les murmures de la mosquée de Taribah

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Quand on entre dans la mosquée, l’on peut déceler la légère odeur du lubhan (encens) dans le silence feutré de la salle. Une mer de tapis immaculés vert foncé entoure les îles blanches des colonnes. Tandis que l’appel à la prière se fait entendre, les hommes qui récitaient en murmure le Coran s’avancent et forment des lignes soignées derrière l’iman.

Pour les anciens qui se souviennent encore de Hadramout sans voiture ni routes, un voyage vers l’est, de Seiyun au village de Taribah serait une marche rapide d’au moins quatre heures. Désormais, c’est un trajet en voiture d’à peine 15 minutes.

 

On atteint tout d’abord Taribah Saheel, puis Taribah Qibili et enfin Tariba Biladi, formant une zone triangulaire d’environ 500 kilomètres carrés. Des centaines de maisons en briques d’argile sont construites le long du pied incliné des hautes falaises abruptes qui encerclent le Wadi Hadramout, tandis que la plaine près du centre du wadi est utilisée pour la culture du palmier dattier, de l’ail, de la chaux et du blé.

 

La mosquée Badr se situe à l’entrée de Taribah Saheel, flanquée d’un grand cimetière. C’est une caractéristique commune des mosquées de l’Hadramout – un constant mantra visuel que la mort est la destination certaine pour tous. Contrairement aux fermes verdoyantes qui font face à Taribah, le cimetière est dépourvu de toute végétation – le soleil du désert illumine un camaïeu du marron de la terre, de la pierre, du plâtre calcaire et de la poussière du désert. Les tombes individuelles sont austères – des monticules de terre nue surmontés de pierres tombales taillées à la main, avec une tombe occasionnellement cernée d’une bordure en briques d’argile encastrées dans le plâtre. Les pierres tombales sont taillées dans le grès tendre et les détails du défunt gravés sur elles.

 

Une critique courante dans l’Hadramout quand quelqu’un parle d’une mosquée joliment décorée est que « c’est tellement beau qu’on ne peut pas se concentrer sur ses prières. » Cependant, la mosquée Badr représente la quintessence d’une mosquée hadramie – une construction simple et libre de toute décoration architecturale.  Les blocs de pierre et les briques d’argile forment la structure principale de la mosquée, avec un seul minaret. Les murs clos de la salle de prière sont totalement blancs avec du nurah, un plâtre hadrami unique qui est presque aussi réfléchissant qu’un miroir quand appliqué par un maître maçon, et qui est entièrement imperméable à l’eau.

 

Quand on entre dans la mosquée, l’on peut déceler la légère odeur du lubhan (encens) dans le silence feutré de la salle. Une mer de tapis immaculés vert foncé entoure les îles blanches des colonnes. Tandis que l’appel à la prière se fait entendre, les hommes qui récitaient en murmure le Coran s’avancent et forment des lignes soignées derrière l’iman.

 

C’est pendant la prière elle-même qu’un étrange phénomène est parfois perceptible dans la mosquée Badr, particulièrement au cours des prières silencieuses de l’après-midi de dhuhr ou ‘asr. Alors que la prière suit son cours, des murmures faibles mais distincts peuvent être clairement entendus, venant apparemment de toutes les directions à la fois. L’intensité des murmures ne change jamais – même quand on prie seul, les murmures peuvent être entendus à un niveau constant. Et plus intriguant encore, les murmures ne sont entendus que lorsque l’on prie.

 

Les Hadramis de Taribah sont totalement blasés par le phénomène, comme si des murmures à partir de rien n’étaient pas particulièrement étranges. De fait, quand on leur demande, ils ne commentent rien de plus que « masha’Allah » – par la grâce de Dieu.

 

A quelle cause peut-on donc attribuer ces murmures ? Un effet acoustique résultant de la conception de la salle de prière ? L’imagination ? Ou y a-t-il une autre explication moins physique ?

 

Nombreux sont les Hadramis de Taribah qui ont voyagé à l’étranger à la recherche de leur fortune dans la vie et qui y sont mort. Avec la traditionnelle inclinaison arabe pour l’histoire orale et la généalogie, beaucoup d’habitants de Taribah sont capable de se rappeler des détails de chacun de leurs parents au cours du siècle passé qui sont partis et ne sont jamais revenus. Ainsi, Ahmed Umbarak Bafana’ se souvient de Mohammed Sa’id Bafana’, qui est parti pour Singapour dans les années 30. Et Salim Ali Al ‘Amri se souvient de Abbas Mohammed Al ‘Amri qui est parti pour Célèbes dans les années 20. Et Gamar Abdul Rahman Bafana’ se souvient de son père, Abdul Rahman Sa’id Bafana’, qui est parti en Uganda dans les années 50 et est mort là-bas.

 

Ainsi, en dépit de la solitude de l’inhumation dans des terres lointaines, ceux qui sont morts à l’étranger ne sont pas oubliés dans l’Hadramout. C’est comme si en se souvenant d’eux, ces fils de Taribah étaient d’une certaine manière revenus chez eux.

 

En priant dans la mosquée Badr, on peut s’empêcher de sentir que, par des moyens au-delà de notre compréhension, ceux dont on se souvient pourraient être la raison derrière les murmures de la mosquée de Taribah, comme si dans la mort, ils continuaient à prier avec ceux qui sont encore de ce monde.

 

Priant dans la mosquée Badr de Taribah, l’on pleure avec une teinte de tristesse et une touche de joie pour ceux qui ne sont jamais rentrés en Hadramout en chair et en os mais dont les essences ont en quelque sorte trouvé le chemin du retour vers Taribah.

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